C'est dimanche; deux jolis textes de l'ami Slobodan Despot.

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Se détendre

Nous aimons tous l'été. C'est la saison où les messieurs en costume-cravate passent enfin pour les cornichons qu'ils sont. Nous voyageons légers, mettons les orteils à l'air et les plus audacieux reprennent contact avec la terre par la plante des pieds. Nous sommes attentifs aux goûts simples, à la température et à l'odeur des choses. La mémoire des sens nous rappelle que nous ne flottons pas dans une bulle en suspension au-dessus de la nature, mais que nous en faisons partie comme tout le reste du vivant.

On m'objectera que cet été 2016, avec son enfilade de catastrophes et son climat pourri, est le moins propice pour cette reprise de contact avec notre nature élémentaire. Et je dis: non! Justement.

Quand l'ordre est mis en déroute par la violence,

quand nous sentons vaciller le cadre immuable de notre vie sociale,

quand, face au désastre, les «dirigeants» et les «experts» n'ouvrent la bouche que pour déverser des flots d'idioties,

quand les bulletins météo deviennent aussi peu fiables que le reste des infos,

quand on ne peut même plus ouvrir la rubrique des sports,

c'est qu'il est temps de toucher le sol des pieds et du front, de se réjouir d'avoir reçu de bonnes jambes et de bons bras, de retourner un coin de jardin, de boire un humble vin de table avec deux glaçons et trois amis et de serrer dans ses bras le tronc d'un arbre ou le corps velu d'un chien.

Je ne parle même pas du « recours aux forêts », de Jünger ni de Thoreau, de Gauguin ni de Rousseau. Je ne fais pas l'éloge du retour à la nature: je m'adonne à la nature. Je n'ai pas besoin pour cela de m'isoler au fond des bois: j'ouvre les fenêtres, je sors sur la terrasse, je hume avec gratitude l'odeur du béton oint par la pluie. Et je pense alors que, quoi qu'il arrive, les pluies continueront de tomber et les herbes de monter. Que, quoi qu'il arrive, la nature continuera de nous nourrir, fût-ce de racines amères. Que, lorsque la civilisation industrielle aura été taillée en pièces par l'alliance cocasse de la haute technologie et de la basse barbarie, il nous restera toujours le système neuro-végétatif de la planète Terre.

Je n'ai jamais goûté si fort la saveur des pastèques, le fumet des grillades ni la richesse des vins, jamais eu autant de plaisir à voir des enfants barboter dans le sable qu'en cet été 2016 où les aveugles eux-mêmes ont entrevu la fin prochaine d'un monde qu'on croyait installé à demeure.

 

Etre suisse

Je suis arrivé en Suisse à l’âge de six ans sur la banquette arrière de l’auto parentale. Au nord de Milan, quand j’ai vu s’approcher les Alpes bleues et blanches, j’ai supplié mon père de freiner. Nous ne pourrions jamais traverser ce mur. Je n’avais encore jamais vu de vraies montagnes.

Je suis arrivé en Suisse d’un pays socialiste, athée, qui avait réalisé la société parfaite sur terre, mais qui n’en était pas moins ruiné et qui allait finir à feu et à sang. Lorsque j’ai vu ce drapeau de gueules, à la croix alésée d’argent flotter devant les maisons comme sur les palais, lorsque j’ai entendu les récits fondateurs et appris que la Constitution commençait par « Au nom de Dieu tout-puissant », j’ai cru un instant que le monde était partagé comme les royaumes du Seigneur des Anneaux et que j’avais quitté le Mordor pour le le Gondor, un cauchemar idéologique pour des terres de miséricorde.

La vie s’est chargée d’y mettre les nuances.

J’ai aimé la Suisse, infiniment, pour la beauté de sa nature et le reflet qu’elle laisse dans l’âme des hommes. Je l’ai aimée pour l’instruction qu’elle m’a donnée. Je l’ai aimée pour la générosité obscure et bougonne d’un peuple qui passe pour avaricieux.

J’ai aimé la Suisse modérément pour le confort et l’aisance qu’elle procure. Puis je l’ai détestée pour cette même raison. Cette aisance qui procède de la modération et de l’humilité a transformé la modération en tiédeur et l’humilité en haine de soi. Je ne parle pas ici des gens — il en est de tout poil, ici comme partout — mais de l’esprit dominant.

Quoi qu’il arrive, me voici désormais titulaire du passeport frappé de cette croix du Christ que les apparatchiks qui me l’ont décerné trouvent aujourd’hui embarrassante. Me voici protégé par cette Constitution invoquant le Dieu tout-puissant que les élites locales s’emploient à escamoter. Me voici membre d’un peuple bifide qui dans un même mouvement se flatte d’être à nul autre pareil et se rabaisse plus bas que terre. Me voici, avec mon instinct slave de la bravade, à devoir composer avec ce respect poltron des autorités (même ostensiblement débiles) et cette passion du conformisme qui ont donné à la plupart des poètes suisses le sentiment d’être étrangers chez eux.

Omorphi kai paraxeni patrida, « belle et étrange patrie », chante Elytis à propos de sa Grèce, et je souffre de voir si peu de Suisses embrasser dans une même bienveillance la beauté et l’étrangeté de leur destin. Ils m’irritent quand ils s’autocontratulent, mais je les méprise quand ils font profession de se mépriser eux-mêmes. Non l’eux-mêmes qui dit « je » — ça jamais ! — mais l’eux-mêmes qui dit « nous » et qu’ils traduisent de plus en plus par « eux » (les autres, les ploucs). Au moins suis-je dans la mêlée et non sur le perchoir de l’arbitre, comme tant de naturalisés de passage.

J’aurais aimé être footballeur et devoir choisir entre ma patrie d’origine et celle d’adoption. J’aurais opté, bien entendu, pour la plus mal famée. Malgré son opulence, ma Suisse remplit le critère. C’est pour cela que je l’aime.

Slobodan Despot

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