Exclusif: Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à la revue du Conseil russe de la politique étrangère et de défense, Moscou, le 2 septembre 2016

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Question: Bonjour monsieur le ministre. Je voudrais vous poser plusieurs questions, notamment sur l'axe asiatique de la politique étrangère de la Russie. Où en est cette coopération aujourd'hui? Que reste-t-il à faire pour qu'elle devienne prioritaire? Il semble parfois que malgré l'importance de l'Asie, nos orientations occidentales suscitent plus d'intérêt et de passion.

 

Sergueï Lavrov: La diplomatie ne tolère pas de concepts tels que la passion. Elle se base par définition sur un calcul, sur des pas réfléchis permettant d'assurer de manière plus efficace la protection des intérêts nationaux du pays.

 

En ce qui concerne la dimension asiatique de notre politique étrangère, elle existe naturellement et aucune passion n'est requise dans ce domaine. La Russie est une puissance eurasiatique dont la majorité du territoire se trouve en Asie, mais ce dernier est moins aménagé et développé que sa partie européenne. Cela résulte d'une tendance historique qui ne s'explique pas par notre sous-estimation de l'Asie mais par le fait qu'à l'époque de la formation de tous les éléments structurels de notre économie, toutes les activités économiques, technologiques et d'innovation étaient concentrées en Europe et aux États-Unis. Ce n'est qu'assez récemment que l'Asie est devenue la nouvelle force motrice de la croissance mondiale, la source de nouvelles technologies, d'innovations et de l'économie de connaissances. 60% du PIB mondial est aujourd'hui concentré dans la région Asie-Pacifique qui comprend les États-Unis et tous les pays asiatiques. Cette région assure également plus de la moitié du commerce mondial. Le centre de développement se déplace, c'est un fait objectif. Il est tout simplement impossible de s'imaginer une situation où une seule région, un seul point sur la planète, serait la source de tous les processus économiques et technologiques du monde.     

 

Le fait que le monde devient multipolaire se manifeste dans l'apparition de nouveaux centres de croissance et de puissance financière - apportant naturellement une influence politique. Cela correspond parfaitement à notre philosophie qui prévoit la prise en considération de cette tendance objective dans notre travail. Aujourd'hui que nous voyons s'ouvrir de nouvelles opportunités économiques à l'est - ce qui coïncide avec les décisions des autorités russes sur le développement accéléré de la Sibérie orientale et de l'Extrême-Orient -, on a donc une opportunité excellente d'utiliser au maximum les possibilités offertes par l'Asie. Par ailleurs, outre cet aspect économique, le déplacement du centre mondial de croissance à l'est comprend aussi un facteur politique: l'Europe veut actuellement couper ses relations avec nous sur ordre des États-Unis. Qui plus est, de nombreux pays européens le font de manière parfaitement consciente: ils affirment que dans ce cas de figure, la politique de punition de la Russie prédomine sur l'économie. Cela contredit absolument la politique traditionnelle de l'Occident.       

 

La Russie est membre d'un grand nombre de structures orientales qui ne tolèrent aucune approche discriminatoire envers Moscou. Il s'agit de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) avec notamment ses sommets annuels, et le Sommet de l'Asie orientale (EAS) qui est une structure nouvelle mais déjà populaire et s'occupe de questions économiques, géopolitiques et militaires dans la région. Beaucoup d'organisations s'appuient sur l'ASEAN et soutiennent un format de partenariat se basant sur le dialogue. La Russie est l'un de ses partenaires, au même titre que les États-Unis, la Chine, l'Inde ou l'UE. L'ASEAN organise des forums annuels consacrés à la sécurité. Il ne faut pas non plus oublier la Conférence pour l'interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), initiée à l'époque par le Président kazakh, et d'autres mécanismes tels que le Dialogue pour la coopération asiatique (DCA). Ces mécanismes sont nombreux et nous les jugeons très utiles. Il est pourtant nécessaire de rendre cet aspect multilatéral de la région plus homogène. Il y a déjà des organisations de ce genre en Europe (l'OSCE), en Amérique latine (la Communauté d'États latino-américains et caraïbes) et en Afrique (l'Union africaine). L'Asie n'a pas de tel "parapluie universel". Et il ne faut pas tenter d'en créer un de manière artificielle. 

 

A mon avis, le développement naturel poussera tous ces processus vers l'harmonisation. J'espère que cela s'appuiera sur la compréhension de la nécessité d'une ouverture du monde moderne, car on observe la lutte entre deux tendances: l'ouverture et le retour à la psychologie de blocs impliquant la création d'ensembles militaires et politiques fermés.

 

Il existe en Asie différentes structures tripartites réunissant les États-Unis et leurs alliés. Cela concerne notamment le Partenariat Trans-Pacifique qui est un bloc fermé car il ne sera possible de le rejoindre qu'après la définition des règles du jeu par ses premiers membres privilégiés qui se laissent parfois guider par une logique inégalitaire.    

 

A tout cela nous opposons des approches ouvertes. Ainsi, nous avons proposé il y a six ans dans le cadre de l'EAS de lancer un dialogue sans aucun engagement afin de trouver des approches communes rejetant la logique de blocs et s'appuyant sur le principe d'inclusivité et d'égalité en matière de sécurité et d'économie. Cette proposition a été soutenue par tous les membres de l'EAS, y compris par nos partenaires américains. Nous avons déjà organisé cinq cycles de ce dialogue, notamment en Indonésie, au Brunei, au Cambodge et en Chine. Il s'agit d'un processus lent mais l'Asie n'aime pas se presser dans la mise en œuvre du cadre légal. Il faut respecter les traditions existantes au sein de l'ASEAN.

 

Tous ces facteurs, nos propres besoins de développer nos régions orientales, la croissance de l'Asie et de la région Asie-Pacifique, ainsi que le caractère partiel de la politique européenne, ont conduit à la situation actuelle qui nous offre la possibilité de réduire le fossé technologique entre différentes régions de notre pays.  

 

Question: Vous venez de souligner le rôle de l'Asie en tant que force motrice de développement et nouveau centre économique mondial. Pouvez-vous expliquer ce que signifie pour la Russie le terme "Eurasie" et les perspectives qu'il représente?

 

Sergueï Lavrov: Les manuels d'école m'ont appris que l'Eurasie était le continent qui abritait toute l'Europe, la Russie et beaucoup d'autres pays tels que la Chine, l'Inde, le Pakistan le Bangladesh et d'autres. Outre sa notion géographique, l'Eurasie est actuellement le théâtre de plusieurs processus d'intégration tels que l'Union économique eurasiatique (UEEA) qui est le résultat d'un travail de plusieurs années visant à conserver tout l'héritage de l'économie soviétique transmis aux États qui ont pris leur indépendance. Cela comprend notamment l'interdépendance, les avantages comparatifs, la division du travail, etc. Il existe également l'Union douanière. L'UEEA suscite actuellement un intérêt considérable et réunit déjà cinq États. D'autres parmi nos voisins souhaitent à la rejoindre. Outre ces membres actuels ou potentiels, il existe un intérêt énorme à s'entendre avec l'Union européenne sur une zone de libre-échange. Nous avons déjà signé le premier accord de libre-échange avec le Vietnam et l'intérêt envers l'Union est visible dans d'autres pays de l'ASEAN, notamment à Singapour. Le sommet Russie-ASEAN qui s'est déroulé à Sotchi en mai dernier a porté sur le lancement de négociations visant à instaurer une zone de libre-échange entre la Russie et toute l'Association. Plus d'une dizaine de pays - y compris latino-américains et asiatiques - voudraient organiser des pourparlers sur la libéralisation de leur commerce avec l'UEEA. Nous avons déjà signé 12 mémorandums sur le lancement de telles consultations, et envisageons d'en signer encore cinq prochainement.    

 

Nous comprenons que l'UEEA est un marché énorme - 180 millions de personnes -, un bloc économique fort disposant de ressources naturelles très importantes, d'un marché du travail très intéressant et attractif ainsi de travailleurs éduqués. C'est très important pour nous tous. Mais nous nous rendons compte du fait qu'il serait erroné de nous développer en nous isolant de tous les autres États qui se trouvent sur le continent eurasiatique. C'est pourquoi, dès le début de la formation de l'UEEA, ses créateurs ont tenu compte de la nécessité de conserver son ouverture au partenariat avec d'autres structures, d'autant plus que la région abrite d'autres organisations incluant des membres de l'Union.    

 

L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est un bon exemple. Comme vous le savez, parallèlement à l'intégration eurasiatique la Chine promeut son concept de Ceinture économique de la Route de la soie qui prévoit le développement de liens économiques, d'investissement et notamment de transport et d'infrastructure. Tout cela touche directement nos intérêts et ceux des autres membres de l'UEEA et de l'OCS. Cette logique contredit directement les tentatives d'instaurer une concurrence - bien qu'il soit toujours difficile d'éviter cette dernière. Si nous tentions d'examiner les différents projets - l'UEEA, l'OCS et l'initiative chinoise de Ceinture économique de la Route de la soie - d'un point de vue de la compétition et d'en tirer des avantages unilatéraux, cela nous ne donnerait rien de bon. Notre logique et notre politique initiée par le Président russe Vladimir Poutine stipulent la nécessité de trouver des compromis, des approches mutuellement avantageuses et acceptables.   

 

Le Président russe Vladimir Poutine a avancé le concept de "Grande Eurasie", qui pourra être réalisé via le dialogue entre tous les États intéressés. L'UEEA et la Chine ont déjà lancé des discussions sur la création d'un accord de coopération économique. Les leaders russe et chinois ont déjà lancé au cours de leurs sommets un processus de rapprochement entre l'intégration économique eurasiatique et le concept chinois de Ceinture économique de la Route de la soie. A notre avis, il est important de souligner à l'étape actuelle - on ne sait toujours pas quelle forme prendra ce processus - notre volonté d'élargir le nombre de participants à ces négociations. Le Président russe Vladimir Poutine a proposé de réfléchir à des moyens possibles de développer la coopération la plus large possible dans le domaine de l'économie, du commerce, des investissements, du transport et de la logistique entre les pays de l'UEEA, de l'OCS - y compris ses membres potentiels tels que l'Inde, le Pakistan et l'Iran - ainsi que de l'ASEAN.  

 

Je voudrais revenir à la première partie de votre question. L'Eurasie, ce n'est pas seulement l'Asie mais aussi l'Europe. Le destin, la géologie et la géographie ont placé ces deux continents sur le même plateau. Nos relations politiques avec l'Union européenne laissent actuellement à désirer mais nous sommes persuadés qu'il ne faut pas nous laisser guider par des scandales temporaires. Il faut nous concentrer sur nos intérêts de long terme. Il est absolument nécessaire à long terme que l'Union européenne, d'autres États du continent et les pays asiatiques créent plus de liens et développent une coopération concrète. Compte tenu de sa position géopolitique et géoéconomique, la Russie peut naturellement contribuer à ce processus. Le projet de Grande Eurasie ne contredit pas l'idée d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural formulée par Charles de Gaulle. Au contraire, il la complète et la renforce. Aujourd'hui le Président russe Vladimir Poutine le présente en tant qu'espace "de Lisbonne à Vladivostok". Tout cela est toujours d'actualité. Si une conjoncture politique voire intérieure des pays occidentaux empêche tout le monde de progresser vers cet objectif stratégique et mutuellement avantageux, il s'agit d'une véritable anomalie. J'espère que les leaders occidentaux comprendront un jour que bien qu'il soit important de lutter pour leur réélection une fois tous les quatre ou cinq ans, il ne faut pas baser leur popularité sur la russophobie, car cette voie mène à une impasse.     

 

Question: A quel point est-il important, pour vous, de nouer des relations personnelles avec vos partenaires? Est-il plus facile de résoudre certaines questions dans une ambiance informelle, dans un climat de confiance mutuelle? Dans cette optique, quel partenaire est pour vous le secrétaire d’État américain sur le plan personnel?

 

Sergueï Lavrov: A mon avis, la diplomatie est le plus ancien des métiers du monde. Elle touche par définition les relations entre les hommes. Dans la société primitive, il était nécessaire de se mettre d'accord: qui allait chasser le mammouth, qui maintenait le feu, qui protégeait les femmes. La diplomatie diffère très peu des relations entre des amis ou des hommes qui ne s'aiment pas vraiment. Il existe des situations où des gens sont obligés de se parler, de traiter des questions avec ceux qu'ils considèrent comme leurs adversaires. C'est la même chose avec les relations entre des pays. Tout dépend de la capacité d'une personne à entendre l'autre. Il n'est pas même nécessaire de lui donner raison: si tu l'entends, tu peux orienter tes propos de manière plus efficace afin d'atteindre ce que tu veux et dont tu as besoin. C'est l'explication la plus simple de notre métier. Bien sûr, si tu parles à un homme que tu entends et qui t'entend, notamment loin des caméras, des flashs, des journalistes et de la foule, il est beaucoup plus facile de se comprendre et de trouver des solutions pragmatiques se basant sur un équilibre d'intérêts. Mais l'"enveloppe" de ces décisions, leur "présentation" au public, cela fait partie de l'art diplomatique.

 

Nous sommes évidemment obligés de suivre les traditions existantes. Lors des rencontres des chefs d’État et des ministres des Affaires étrangères, il est d'usage de s'asseoir autour d'une grande table avec des drapeaux, les chefs des délégations doivent être entourés par des ministres et des conseillers, ou des directeurs de départements s'il s'agit des ministres des Affaires étrangères etc. Cette forme de négociations a sa propre signification car elle permet de rédiger des protocoles officiels pour que personne n'oublie les sujets des entretiens. Mais dans la plupart des cas, les accords réels sont conclus après ces séances publiques, quand les chefs de délégations se retirent avec quelques assistants pour parler sans craindre la réaction des médias ou les spéculations éventuelles.  

 

Je suis convaincu que la diplomatie doit avoir un aspect public - elle n'existe tout simplement pas sans ce dernier -, mais c'est une combinaison de publicité et de confiance qui donne probablement les meilleurs résultats. Cela s'applique parfaitement à mes relations avec le Secrétaire d’État américain John Kerry que je connais depuis l'époque où il était encore sénateur et ne s'imaginait même pas à son poste actuel. Il prétendait au droit de lutter pour la présidence du pays et pas pour le poste de secrétaire d'Etat.     

 

Nous avons échangé dans des situations très différentes, y compris absolument informelles. Il existe une forme de travail quand des hommes politiques, des diplomates et des parlementaires se réunissent à un endroit éloigné au bord d'un lac pour passer un ou deux jours ensemble. Ils grillent de la viande, font connaissance, créent des liens. Franchement, John Kerry et moi, nous nous sommes toujours entendus sans aucun problème. Nous ne sommes pas toujours d'accord mais nous respectons les positions que chacun de nous doit défendre. Ce qui aide, par ailleurs, à s'entendre. Ce n'est pas par hasard que nous nous sommes entretenus près de 40 fois, selon mes assistants, depuis le début de l'année. Il s'agit d'un record - je n'ai jamais entendu rien de pareil. Nous n'avons pas vraiment envie d'établir des records, mais c'est un cas inédit dans les relations entre les ministres des Affaires étrangères de la Russie et des États-Unis, mais aussi au niveau mondial.

(ici mon observation personnelle aux déclarations de Monsieur Lavrov. Ce record de rencontres qu'il évoque dénonce clairement la profonde mésentente qui existe entre les deux pays. Les USA qui se croient investis par l'histoire pour dominer le monde, sont devant le constat, que la Russie, elle souhaite un monde multipolaire, ce dont les néocons de Washington ne veulent absolument pas, puisqu'ils sont prêts à faire la guerre, estimant que la Russie devient encombrante en menaçant leurs ambitions hégémoniques. D'ou ce record de rencontres qui ne me semblent pas de bon augure. Il n'y a que l'élection de Trump qui amènera quelque apaisement. Trump est un 'deal maker' pragmatique et s'entendra si l'intérêt de l'Amérique lui convient, mais se lèvera aussi de la table, s'il n'est pas d'accord, pour y revenir, si des compromis sont trouvés de part et d'autres. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui entre les USA et la Russie. Ce n'est tellement pas le cas, que l'OTAN s'agite en Europe de l'Est, aux frontières de la Russie, pour montrer l'agacement US. Et, comme je l'ai toujours dis, les néocons ont encore jusqu'à l'investiture de Trump en janvier prochain, pour faire beaucoup de dégâts dans le monde et contre la Russie en particulier.  Si je me trompe, merci de rectifier mon commentaire." HvHaR.)

 

John Kerry a visité la Russie deux fois depuis le début de l'année, quatre depuis mai 2015. Chaque fois nous arrivons à avancer sur les questions soulevées. C'est pourquoi les relations personnelles sont importantes. Qui plus est, John Kerry n'est pas le seul homologue avec lequel j'ai de bonnes relations. Je ne veux vexer personne mais j'ai des relations similaires avec de nombreux responsables, notamment avec les ministres des Affaires étrangères allemand, français, hongrois et d'autres. Nous avons naturellement des rapports étroits avec nos collègues en Égypte et dans de nombreux pays du Golfe. Ce sont ces relations personnelles qui aident à comprendre nos divergences assez sérieuses, notamment sur la Syrie.         

 

Question: Ces derniers temps on débat beaucoup de la situation actuelle: s'agit-il d'une "guerre froide" ou d'une "paix froide"? La rhétorique qu'on entend est parfois exorbitante. S'il s'agissait d'une guerre froide, tous les accords existants pourraient être violés. S'il s'agissait d'une paix froide, les ententes conclues auraient probablement plus de chance d'être respectées. Qu'en pensez-vous?

 

Sergueï Lavrov: Il ne s'agit pas d'une guerre froide. D'un côté la situation est plus compliquée qu'une guerre froide, de l'autre côté elle est plus compréhensible. Elle est plus compliquée car le monde n'est plus bipolaire et n'est plus régi par la "discipline du bâton". On constate une tentative de la conserver, ce qui est pourtant très difficile

 

De plus en plus d’États comprennent qu'il y a des intérêts nationaux malgré l'importance de la mondialisation, des valeurs universelles, des blocs et de la solidarité dans le cadre des structures créées à l'époque de la guerre froide.

 

Les événements qui se déroulent actuellement au sein de l'Union européenne sont très éloquents. Je le dis sans arrière-pensée car les processus auxquels nous assistons s'expliquent par le fait que les principes de solidarité et d'omerta sont incarnés par la bureaucratie, qui ne se limite pas aux fonctions qui lui sont déléguées par les pays membres mais tire à elle la couverture qui permet pour l'instant à ces États de se sentir au chaud et confortables. En URSS, la bureaucratie a également dominé les républiques soviétiques. Mais l'Union européenne a dépassé tout le monde dans ce domaine - même l'Otan où les discussions sont plus démocratiques, bien qu'une minorité russophobe spécule sans vergogne sur les principes de consensus et de solidarité. La bureaucratie européenne tente d'interdire aux pays d'agir de leur plein gré dans les domaines que personne n'a délégué à Bruxelles. Il y a de nombreux exemples. J'espère que ces abus seront remarqués et corrigés car nous n'avons pas intérêt à cohabiter avec une Union déchirée par des divergences. Nous avons besoin d'un partenaire raisonnable qui se laisse guider par les intérêts économiques des pays membres et pas par des conditions géopolitiques contredisant le bon sens et l'économie.    

 

Nos collègues de l'Union européenne veulent par exemple reprendre notre dialogue sur les questions énergétiques. Comme si ce n'était que la Russie qui en avait besoin et qu'ils faisaient une concession généreuse en examinant le projet Nord Stream-2 ou d'autres itinéraires à condition que le transit ukrainien soit obligatoirement conservé. Mais pourquoi? Il faut débattre des options plus avantageuses et fiables d'un point de vue économique compte tenu de nos expériences avec ce transit et d'autres facteurs.

 

Concernant la phase actuelle de nos relations, il faut souligner que nous nous sommes plus d'une fois brûlés à cause des promesses données mais pas respectées, comme dans le cas du renoncement oral à l'élargissement de l'Otan à l'est et au déploiement de ses infrastructures militaires sur le territoire de l'ancienne Allemagne de l'est. Tout cela a été évoqué lors d'entretiens mais nous n'avons malheureusement pas tenté d'obtenir des accords politiques voire juridiques. Tout cela  était considéré comme un fait accompli. Nous étions dans un état euphorique résultant de la certitude que toutes les anciennes divergences avaient disparu. Ce n'était pas le cas. Les intérêts des pays perdurent et ne peuvent évidemment pas coïncider à 100%. Qui plus est, les intérêts promus actuellement par l'Alliance atlantique sous la pression américaine sont d'après nous illégitimes du point de vue des intérêts nationaux de tous les États, car nous constatons des tentatives de nous diaboliser. Il existe sans doute des raisons pour nous critiquer - comme d'ailleurs n'importe quel autre pays. Nous avons instauré des mécanismes de dialogue avec les États-Unis et l'UE pour échanger nos préoccupations concernant les événements aux USA, en Russie ou en Europe. Bien qu'imparfaits, ces dialogues étaient égalitaires et permettaient de résoudre - ou au moins d'évoquer - de nombreuses questions de manière humaine.

 

Aujourd'hui ils sont fermés, comme beaucoup d'autres programmes. Les pays de l'Otan - pas tous, mais ils sont nombreux - prononcent plus ou moins régulièrement des verdicts sur la nature de la Fédération de Russie et de ses autorités. A mon avis, cela est fait notamment pour donner une raison d'être à l'Alliance atlantique et justifier sa conservation. En Afghanistan, nous avons constaté une tentative de protéger l'existence de cette structure en menant une opération militaire qui a malheureusement dégradé la situation dans le pays: le trafic de stupéfiants a été démultiplié, tout comme la menace terroriste -  elle est désormais incarnée non seulement par les Talibans mais aussi l’État islamique. L'Afghanistan a été utilisé en tant qu'objet d'efforts conjoints, comme cible commune. Aujourd'hui cela ne marche plus, car personne ne veut plus agir dans ce pays. Il n'y aura qu'une mission limitée de l'Otan, avant tout des Américains. On a donc besoin d'un nouveau prétexte pour conserver l'Alliance atlantique. Qui plus est, afin de renforcer le rôle des États-Unis et leur influence sur les pays européens, on a inventé une "menace russe" fictive en utilisant le coup d’État en Ukraine, soutenu immédiatement par l'Occident malgré tous ses principes. Il s'agit évidemment d'une politique de deux poids, deux mesures. Aucun de nos partenaires occidentaux n'a voulu dire de l'Ukraine ce qu'ils disent actuellement du coup d’État en Turquie, personne n'a souligné le caractère inacceptable de ces putschs. Par ailleurs, il n'existe aucun engagement envers la Turquie similaire à celui signé le 20 février 2014 par la France, l'Allemagne et la Pologne qui s'étaient engagées à soutenir l'accord entre le Président Viktor Ianoukovitch et l'opposition ukrainienne. Le lendemain matin, tout cela s'est effondré et les Occidentaux s'en sont lavé les mains: "Nous sommes désolés, mais c'est comme ça". Quand nous avons tenté de leur rappeler leurs promesses, leurs garanties, ils se sont cachés dans l'ombre, étaient embarrassés. Les Américains nous avaient prié de soutenir cet accord - ce qui nous avons fait - mais ont gardé un silence honteux quand ils l'ont déchiré le lendemain matin. Il y a eu donc des engagements et des signatures de la part de l'UE. C'est une hypocrisie. Le bilan de ces événements signifie que l'Occident avait intérêt à ce coup d’État. Ils nient leur participation aux préparatifs de ce dernier, affirment que c'est le peuple qui s'est révolté mais nous savons que ce n'est pas tout à fait le cas. Il est évident que les pays occidentaux avaient intérêt à ce coup d’État et ont permis au régime arrivé au pouvoir suite au putsch du 21 février 2014 d'utiliser l'armée contre le Donbass et d'autres régions de l'Est de l'Ukraine, qui étaient contre cette prise de pouvoir par la force. Nous avons à notre disposition des documents indiquant que lors de la crise, l'Otan a exigé que le Président Ianoukovitch n'utilise pas l'armée contre le peuple. Cependant, suite au coup d’État et au lancement de l'opération dite "antiterroriste" par le nouveau gouvernement, nous avons entendu des appels autorisant les autorités ukrainiennes à utiliser la force de manière proportionnée pour rétablir l'ordre constitutionnel. Pas besoin d'en dire plus.

 

La situation actuelle témoigne de la volonté des États-Unis de maintenir leur discipline et leur influence en Europe. Ils sont très préoccupés par les discussions lancées il y a quelques années à l'initiative de la France et de l'Allemagne concernant la nécessité de créer une structure militaire européenne capable d'assurer par elle-même la sécurité de l'UE. Suite à cette utilisation sans vergogne des événements en Ukraine afin d'élargir leur présence militaire en Europe, les Américains ont quadruplé - il s'agit de près de 4 milliards de dollars - leurs dépenses sur ces objectifs, notamment en Europe de l'Est. La deuxième raison est probablement la volonté de moderniser les armes, d'assurer des bénéfices à l'industrie militaire américaine. Je ne sais même pas comment on peut caractériser cette situation. Suite aux initiatives aventureuses du Président géorgien Mikhaïl Saakachvili en août 2008, nous avons demandé de convoquer le Conseil Russie-Otan pour examiner ces événements. Condoleezza Rice, secrétaire d’État américaine à l'époque, avait refusé de manière catégorique et exigé de "geler" le travail du Conseil. Ensuite, cette approche a été considéré comme erronée. Nos collègues de l'Otan ont annoncé que le Conseil devait fonctionner dans n'importe quel climat, surtout au cours des tempêtes. Ils ont pourtant fermé le Conseil Russie-Otan suite à la tempête ukrainienne. Aujourd'hui ils tentent de le convoquer de nouveau. 

 

Lors de la séance de juin, nos militaires et notre représentant auprès de l'Otan ont avancé plusieurs propositions visant à renforcer la confiance. Premièrement, nous avons soutenu l'initiative du Président finlandais Sauli Niinistösur pour l'élaboration d'un mécanisme de sécurité des vols de l'aviation de la Russie et de l'Otan. Deuxièmement, nous avons proposé plusieurs actions communes, y compris une analyse de la situation militaire tenant compte non seulement de la prévention des incidents, mais aussi de la situation actuelle et des moyens d'assurer les intérêts de tous les États. Nous avons invité nos collègues de l'Otan à nos exercices militaires dans le Caucase, au Forum international "Armée-2016", aux Jeux de l'armée. L'Alliance atlantique n'a quant à elle présenté aucune idée. On a eu l'impression que le seul objectif de cette réunion du Conseil était de soulever encore une fois le dossier ukrainien. Cela indique donc que l'Otan s'est transformée en organisation idéologique dont les membres vantent leurs capacités entre eux et cherchent des arguments antirusses. Il ne s'agit pas, bien sûr, de tout le monde: certains comprennent que cette voie mène à l'impasse et qu'il faut revenir à des relations normales et respectueuses, car agir seulement selon sa propre logique et ses propres approches imposées à tout le monde est une mentalité coloniale. Cette dernière est malheureusement caractéristique de certains hommes politiques, notamment dans les pays qui ne parviennent toujours pas accepter la chute de leur ancien empire. Il faut être plus modeste et estimer objectivement sa position dans le monde.  

Transmit par l'Ambassade de Russie à Paris

Exclusif: Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à la revue du Conseil russe de la politique étrangère et de défense, Moscou, le 2 septembre 2016

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